U bo, Coréen de 58 ans «♫ ♫ ♫♫ ♫ ♫ ♫ ♫ ♫ ♫ ♫ ♫ ♫ ♫ ♫ ♫ ♫ ♫ ♫ »

DSCF0690 C’est l’histoire d’une rencontre sans parole. Je me trouvais au point d’accueil des pèlerins de Logroño, et comme souvent le flot de marcheurs était continu. Il faut dire qu’il se trouve à l’entrée de la ville et qu’il permet de se renseigner sur les auberges, les porteurs de sacs, les transports en commun; de se faire apposer la credential ou tout simplement de s’arrêter quelques minutes. DSCF0698 En général, les personnes entrent, posent leur sac, cherchent quelqu’un qui parle leur langue derrière le bureau, demandent rapidement l’information et repartent aussitôt. Il arrive parfois à certains de faire un tour aux toilettes ou de profiter des prises de courant et du WIFI en s’asseyant sur la table du fond mais c’est plus rare. Ce jour là donc, un groupe de quatre asiatiques venait de faire signer leur carnet de pèlerins et était en train de se rééquiper pour partir, quand un morceau de flûte a commencé. L’homme qui jouait s’est retourné, nous avons pu observer sur son visage mais il restait très concentré et ne faisait aucun autre signe de communication extérieure. Une des femmes qui l’accompagnaient commença à fredonner puis à le soutenir en chantant. C’était troublant, magnifique, reposant et incongru. Evidemment à la fin du morceau, je me suis précipitée vers lui pour lui demander ce que c’était comme musique, pourquoi il jouait ça, d’où il venait…

Atlas qui se situe au point d'accueil de Logrono, où les pèlerins qui passent laissent un oeillet sur leur pays.

Atlas qui se situe au point d’accueil de Logrono, où les pèlerins qui passent laissent un oeillet sur leur pays.

Mais peine perdue, il ne comprenait pas un mot d’anglais, ni aucun de ses trois amis. Il me montra sur la mappemonde qu’il venait de Séoul, m’écrivit sur un papier son prénom et son âge et je crus comprendre que c’était un chant religieux quand il insista pour en jouer un autre et que ses compatriotes se signèrent au début et à la fin. Je le raccompagnai à la sortie, pris une ultime photo du groupe et les laissai partir. Tellement frustrée de ne pas pouvoir en savoir plus. DSCF0707En retournant au bureau d’informations, je vis que les bénévoles restaient silencieux. Le responsable me dit « je suis ici depuis l’ouverture du centre d’accueil, c’est la première fois que ça arrive. »       Un morceau, enregistré à la hâte :   Si vous voulez retrouver plus d’informations sur le point d’accueil de Logroño, retrouvez l’interview d’une bénévole ici https://pelerinsdelogrono.wordpress.com/2014/05/19/claudine-67-ans-de-plescop-benevole-au-point-daccueil-des-pelerins-a-lentree-de-logrono-je-ne-peux-pas-me-permettre-de-faire-le-chemin-alors-je-le-fais-dune-autre-facon/

Pour information, le punto de información al peregrino de Logroño est ouvert du lundi au vendredi de 9h à 14h du 1er avril au 30 octobre.

Le point d’informations pour les pèlerins de Logroño est ouvert du lundi au vendredi de 9h à 14h du 1er avril au 31 octobre.

Daitchi, 23 ans, de Tokyo « Je suis passé par une vingtaine de pays avant d’arriver ici »

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Il fait au moins 30 degrés à midi dans la cour de l’Auberge et les pèlerins profitent de la petite fontaine pour faire faire trempette à leurs pieds engourdis. Daitchi préfère lui attendre patiemment son tour à la machine à laver devant son IPAD mini, une doudoune sur le dos, et bien installé sur une chaise.

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« Je regarde les photos de mes amis sur Facebook parce qu’ils me manquent. Ça fait presque un an que je suis parti de chez moi. » Le Japonais a commencé par barouder en Asie (Philippines, Chine, Laos, Vietnam, Cambodge, Inde et Népal), avant de rejoindre l’Amérique du Sud. « J’ai visité l’Uruguay, le Paraguay, la Bolivie, le Brésil, l’Argentine… Je suis passé par une vingtaine de pays avant d’arriver ici. »

Saint-Jacques-de-Compostelle n’était pas du tout prévu dans son périple. «Quand je suis arrivé en Espagne, après avoir fait un saut en Afrique du Nord et au Portugal, j’en ai entendu parler. Ça sonnait bien ‘it’s sounds good’ alors je me suis dit ‘let’s go, Vamos Vamos’ ! » Et il sourit.

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Pas facile d’inclure un pèlerinage dans un tour du monde, et Daitchi m’avoue avoir un peu triché. « Je suis passé en premier à Saint-Jacques-de-Compostelle, où j’ai laissé mon gros sac ! Je ne pouvais pas tout prendre… Je n’ai gardé que 5 ou 6 kilos d’affaires. Et j’ai pris un bus pour Pampelune, puis Roncevaux et je suis parti.»

Le Tokyoïte n’est ni pratiquant, ni religieux, ni même allumé par un quelconque désir de spiritualité. « Je fais ça sans raison particulière, je ne cherche pas de réponse, je veux juste voir du pays. Et faire un peu de sport. C’est bon pour la santé non la marche ? » Du haut de ses 23 ans, c’est presque un enfant qui me demande de valider ses choix.

DSCF8720Autour de lui, trois autres jeunes asiatiques, rient en l’écoutant me répondre. « Ce que j’aime aussi évidemment, c’est rencontrer des gens. Il y a beaucoup de Coréens, d’Américains ou de Japonais sur la route. On parle tous anglais, c’est chouette.»

Après la Galice, le tour du monde continue. « Paris, la Belgique, la Bulgarie, la Hongrie, la Turquie, Israël, la Thaïlande, et retour au Japon ! » Quand je lui demande ce qu’il a préféré sur le Chemin, il hésite. Il fait semblant de réfléchir mais lâche vite prise. « Je ne me rappelle pas bien des noms des villages que j’ai traversés. » Estella ? Torres del Río ? Pampelune ? Aucune des villes que je lui mentionne ne lui a laissé un petit quelque chose. C’est peut-être un peu triste de voir tant d’endroits, jusqu’à ne plus se souvenir de ceux qu’on vient de traverser ?DSCF8716


Sven, 44 ans, de Suède « Je prévois de changer de vie »

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Assis sur la terrasse devant l’Auberge municipale de Logroño, Monsieur Propre attend l’ouverture des portes en mangeant une banane. Il a posé son énorme sac contre l’entrée, il sera le premier à choisir sa couchette pour la nuit, c’est sûr.

DSCF9697« Je vais avoir 45 ans en décembre et je viens de Gothembourg, Göteborg en suédois, » me lance-t-il d’une voix faible mais qui en impose. « Je suis parti de Saint-Jean-Pied-de-Port il y a six jours, et tout va bien. » Je regarde son visage brûlé par le soleil. « Je protège mon crâne avec le foulard que tu vois, là, sur mon sac. Et pour les ampoules, j’ai un bon truc. Je mets deux paires de chaussettes. Comme ça, rien de frotte contre la peau ! »DSCF9698

Sven m’avoue aussi s’être beaucoup entraîné avant son départ. « C’est la première fois que je fais une aussi longue route à pied, alors je voulais être prêt. Je suis parti avec 13 ou 14 kilos, mais j’ai mon sac de couchage, et ça, c’est important je pense. » Je me retourne à nouveau vers son sac, je n’arrive pas à croire qu’on puisse être autant en forme avec un tel monstre dans le dos.

Pour réussir à mettre cet homme sur la Chemin, il a fallu un élément déclencheur. « J’ai été viré de mon boulot. Le magasin de construction dans lequel je travaillais a fermé en avril. Je me suis dit qu’il fallait que je change de vie et que je prenne cette opportunité pour faire autre chose. »

Sans religion, Sven appréhende ce pèlerinage comme un challenge, une étape. « Je voulais voir si j’étais physiquement et mentalement capable de le faire. Je prévois de changer de vie, de travailler dans un centre avec des enfants handicapés. Et pour ça, il faut de la préparation… Alors je suis ici. »DSCF9691

Autour de lui, les pèlerins arrivent pour faire la queue avant l’ouverture de l’auberge, mais Sven reste dans son coin et ne parle à personne. « Je marche seul. J’aime bien partir à six heures du matin quand tout est calme. Et puis comme ça, je suis vers midi à l’étape suivante. Je peux être tranquille un moment, faire des étirements, une sieste et être en forme pour le lendemain. Parfois, je rencontre un ou deux Scandinaves là où je dors mais je préfère la solitude. J’ai besoin de penser au passé, au présent et à l’avenir. »

Il me sourit. Il vient de replier méticuleusement la peau de sa deuxième banane. « C’est comme les chaussettes, il faut en prendre deux pour être bien. » Il me tire la langue quand je le prends en photo et se dépêche de récupérer son sac parce la porte de l’auberge vient d’ouvrir.

Sven s’installe devant l’ordinateur de l’entrée, encore libre évidemment. « Je poste des photos de moi sur Facebook pour donner des nouvelles à mon fils de 23 ans. Il n’est pas inquiet, mais ça me permet en même temps de les sauvegarder en ligne. Si je perds mon téléphone. »

Méticuleux de la chaussette, de la banane, mais aussi du selfie.

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Lisa et Alina, 23 et 21 ans, d’Italie et d’Allemagne « Avec Roxane, on n’a pas peur, elle nous protège »

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Elles se sont bien trouvée ces deux là. Un sourire complice, un état d’esprit similaire, et une vraie amitié naissante. Dès que je les ai vues, j’ai su que ces pèlerines allaient me marquer. Imaginez… Une grande jeune fille qui tient en laisse un gros chien et une toute jeunette qui disparait derrière son sac à dos.

En suivant l’Aragon

Lisa, l’Italienne, ne fait rien comme tout le monde. En plus de se promener avec son compagnon à quatre pattes partout où elle va, elle a commencé son pèlerinage par le Col de Somport, à la frontière franco-espagnole. C’est depuis cette station de ski des Pyrénées, située à 1 630 km d’altitude, que part le Camino Aragonés, ou chemin Aragonais. Cette route suit la rivière Aragon et rattrape en 170 kilomètres Puenta La Reina pour rejoindre le traditionnel Camino Francés. Trois petites étapes que Lisa a adorées.  » Je me sens très bien, je ne suis pas fatiguée et je voulais éviter un peu la foule. C’est réussi. Les premiers 15 kilomètres ont été un peu dur à cause du dénivelé mais après tout s’est bien passé. »

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Les poches vides

A Puente la Reina, elle a croisé la route de la Berlinoise. Alina a quitté son pays bien avant de rejoindre les chemins de Saint-Jacques puisqu’elle a fait du stop depuis la capitale de l’Allemagne. « Je fais ce pèlerinage sans argent. Je veux que ça ait vraiment un sens. Et je trouve qu’aujourd’hui c’est devenu trop touristique. Il reste très peu d’auberges où tu donnes en fonction de ce que tu possèdes, c’est dommage. »

Avec cet objectif financier, non moins important, elle se retrouve souvent à chercher où planter sa tente. Et comme Lisa peut elle aussi rarement dormir dans les auberges à cause de son chien, elles ont décidé de continuer la route ensemble. « On s’entend vraiment bien et on se complète. La nuit dernière, on a dormi près d’un cimetière, on a eu des gros fous-rires. De toute façon, avec Roxane, on n’a pas peur, elle nous protège. »

Tenue en laisse

Le quadrupède est allongée et ne bronche pas. « Je la surnomme Roxie  » me raconte l’Italienne. « Je l’ai trouvée quand elle avait un mois, elle avait été abandonnée. Elle était toute jeune, mais déjà grande comme aujourd’hui. Depuis deux ans, je ne m’en sépare pas, quand je suis partie pour faire cette marche, je ne me suis même pas posée la question de savoir si je l’emmenais ou pas, c’était une évidence. »

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Malheureusement, la chienne souffre plus que sa maîtresse. « Je dois profiter d’être dans une ville pour aller dans un magasin d’animaux demain. Ou d’enfants ! Je lui cherche des petites chaussettes de marche parce que ses coussinets sont abîmés à cause des pierres… Si j’avais su qu’un jour j’aurai besoin de ce genres de choses… »

Le nez au vent

Alina lui caresse le dessus de la tête en me racontant qu’elle s’est vraiment attachée à elle et que ça ne la dérange pas d’attendre ses deux copines. « Je fais cette route sans vraiment savoir où je vais, ce que je fais. Je ne cherche pas de réponse, je ne fais pas ça par pratique religieuse, simplement pour voyager un peu et faire des rencontres. »

En descendant par la France, elle s’est arrêtée une semaine dans le Sud-Ouest pour retaper une église. « Je cherchais à manger, et une association m’a proposé de me loger si je les aidais un peu. C’est pour l’instant mon moment préféré du voyage. C’est ça pour moi le pèlerinage : vivre au jour le jour, avec ce qui se propose à toi. »

La drogue du voyage

Les jeunes filles me racontent que pendant leur périple, elles ont croisé des personnages extraordinaires. Un homme qui empruntait les mêmes routes depuis quatre ans parce qu’il avait perdu son père en le ramenant à l’aéroport le dernier jour de son premier voyage ; une famille avec un bébé de six mois qui était heureux comme Boudha de se faire trimballer ; et beaucoup de pèlerins qui ne pouvaient plus s’arrêter après avoir commencé. « C’est le risque, me dit Alina, et j’ai peur de tomber dedans. »

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Leurs chemins devraient se séparer en Galice puisque Lisa a décidé de rentrer juste après. « Je vais prendre un avion, je suis saisonnière et je dois chercher un boulot pour la rentrée. » De son côté, l’Allemande de 21 ans veut repartir à pied, et s’arrêter à Biarritz pour apprendre à faire du surf. « Quand je suis passée à l’aller, je me suis dit que je reviendrai, que je trouverai une cabane où je pourrais aider les gens contre quelques cours !  » Berlin attendra, il faudra encore beaucoup d’autres découvertes pour faire rentrer Alina.

Louis et Juliette, un couple de Lille : « Nous sommes libres comme l’air »

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Dernier entretien en partenaria avec www.pelerin.com avant la reprise… http://www.pelerin.com/Compostelle-et-autres-chemins/Chemin-de-Saint-Jacques-de-Compostelle/Le-camino-frances-vers-Saint-Jacques-de-Compostelle/Louis-et-Juliette-un-couple-de-Lille-Nous-sommes-libres-comme-l-air

A très vite !

 

Lacir, pèlerin brésilien : « Je chante toute la journée »

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Retrouvez l’entretien de ce lundi en partenaria avec www.pelerin.com en cliquant sur le lien ci-dessous http://www.pelerin.com/Compostelle-et-autres-chemins/Chemin-de-Saint-Jacques-de-Compostelle/Le-camino-frances-vers-Saint-Jacques-de-Compostelle/Lacir-pelerin-bresilien-Je-chante-toute-la-journee

Bonne lecture et bonne rentrée à tous !

 

William et Aiden, 13 et 10 ans, de Lille « Tu ne peux pas le faire tout seul le Chemin »

DSCF9179Même tee-shirt, même bouille, les frangins attendent patiemment que leur père se renseigne à l’accueil des pèlerins en jouant avec leurs bâtons. Quand je commence à leur parler, ils me proposent de faire un bout de route avec eux.

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Marche enfantine

William et Aiden s’installent autour d’une petite table dans un jardin public du centre-ville. Ils se jettent sur le paquet de gâteaux devant eux. « Moi, j’apprends l’espagnol » me défie William, l’aîné. « On habite à Lille mais on est Américains. Nous allons tous les deux au Collège de Marcq-en-Barœul où parle anglais et français. »

« Le chemin, c’est trop génial » reprend Aiden, le cadet. « Nous avions déjà fait des marches avec Papa mais pas de pèlerinage. Et surtout, pour la première fois, on a traversé une frontière en vrai, à pied ! »

Le grand est plus sérieux. Il cherche ses mots. « C’est surtout un gros challenge. Mais on aime ça. Sauf dormir sous la tente. Nous ne l’avons fait qu’une seule fois depuis le départ, il faisait chaud, le sol était inconfortable, je préfère l’hôtel quand même. »

Compagnons de voyage

Au loin, une cigogne se pose sur le toit d’une église du centre-ville de Logroño. « Regardez » leur dit leur père. Ils lèvent la tête tous les deux en même temps et se retournent ensuite. « Nous avons vu beaucoup d’animaux sur la route. Des lézards, des poissons, des oiseaux, des chats. » Et des autres enfants ? « Une fois oui, une petite fille » dit Aiden. « Elle avait 9 ans et elle était toute seule. » Son frère lui rabat le caquet rapidement. « Mais non, c’est juste parce qu’elle marchait en arrière ou en avant de ses parents. Tu ne peux pas le faire tout seul le Chemin, gros naze. »DSCF9153

La cadence militaire

Comme pour détourner la conversation, le petit garçon demande de l’eau à son papa. Il m’explique alors. « Le plus dur quand on marche avec les enfants c’est qu’ils sont trop rapides… Il faut sans cesse les ralentir. Organiser des pauses, sinon ils sont trop fatigués et ils ne s’en rendent pas compte. »

Cette famille américaine habite dans le Nord de la France pour le travail du père. « Je suis militaire. Mon job c’est de faire marcher des gars… Et là, je suis en vacances et je fais un peu le même boulot ! Je dois tout vérifier tout le temps, leur donner à manger, les faire dormir… La différence, c’est que là c’est mes enfants, alors je les connais très bien. Et je sais exactement quand ils doivent s’arrêter, se reposer, manger, aller se coucher… »

Les trois pèlerins sont partis de Saint-Jean-Pied-de-Port et se rendent à Burgos. « Le premier jour, il y a une grosse semaine, on a fait 25 km, ils étaient surexcités. Après, j’ai essayé de les ralentir. Et mon objectif, c’est de les faire arrêter 2 jours ici, pour reprendre des forces avant d’attaquer la deuxième semaine. On est tranquille, on a notre avion de retour que dans 10 jours. Hein, les enfants ? »

Bien équipés

DSCF9163Aiden s’est levé pour aller voir son sac posé juste derrière nous. « Oui, oui » lance-t-il sans conviction. J’en profite pour me renseigner sur leur matériel. Toujours aussi appliqué, William répond. « On a une trousse de secours, un sac de couchage, de la nourriture et des vêtements de rechange. Genre, une paire de chaussures de montagne, et des tongs pour le soir. » Son frère dit fièrement : « Notre sac fait bien 10 kilos je pense. »

« Un peu moins quand même » corrige leur papa. « Mais c’est vrai qu’ils les portent bien tous les deux. Moi, j’ai beaucoup plus de choses. Des médicaments par exemple, la tente… Je suis à 25 kilos environ. Mais j’ai l’habitude, et pour marcher avec des enfants, faut être équipé correctement. « DSCF9161

Nouvelle de la religion

Je leur demande aussi si la religion compte dans ce pèlerinage. « Pas tellement, mais on va voir pour trouver quand même une messe dimanche » me répond l’adulte. « On est protestants, alors ce n’est pas tellement notre truc les cérémonies catholiques. » Aiden réagit directement. « Mais t’avais dit qu’on était chrétiens Papa, c’est pas pareil ? » Le mini cours de théologie s’impose.

Avant de partir, l’homme prend l’adresse de mon blog avec son téléphone. « On l’utilise aussi pour donner des nouvelles à la maman » me dit-il en souriant. « Elle est restée avec leur petit frère et leur petite sœur. Ils vont être contents de les retrouver en rentrant je pense. » Pour une fois William et Aiden tombent d’accord. « Pas du tout, ils font que de nous embêter ! »

Ils sont déjà devant leurs sacs, prêts à repartir. Je les prends en photo, ils sont tout contents. « On va être des superstars. On pourra montrer les photos à notre classe ! » Leur père sourit et se retourne vers moi. « Vous verrez, un jour, vous aussi vous le ferez avec vos enfants. »

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Seung Sugeil, 26 ans, de Corée du Sud « Je fais le Camino pour le tourisme et la religion »

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En 2013,  1 960 Coréens du Sud sont passés à Logroño. Le pays se hisse à la cinquième place des nationalités représentées à l’auberge municipale de la ville, qui m’a fourni ces chiffres. Plusieurs raisons selon les bénévoles : le fait que les Coréens soient très catholiques, que Paulo Coelho ait fait traduire son Pèlerin de Compostelle là-bas, et tout simplement une mode.

Le mieux pour en parler, c’est peut-être un Coréen lui-même. Un beau jeune homme qui fait sa lessive sur un coin de la terrasse de l’auberge par exemple.

Seung a les cheveux qui l’embêtent, il doit les remettre en arrière continuellement. Je sors ma petite carte de la France et de l’Espagne pour lui demander quelle a été sa route. Il secoue la tête. « Non. Non. Plus loin. Je marche depuis la Hongrie. J’ai fait Budapest-Vienne. Après un train jusqu’à Genève et j’ai recommencé à marcher au Puy. »DSCF8701

Le Coréen a la grande forme. « 502 jours ! Et tout va bien ! Même mes pieds. Ils ont simplement des traces de bronzage aux chevilles. » Et il sourit jusqu’à ce que ses yeux disparaissent derrière ses fines paupières.

Il se lance. « Je voulais réaliser un tour d’Europe mais j’aime pas trop les gens qui ne vont que dans les endroits touristiques, prennent une photo et repartent. Ce que j’aime, c’est échanger, prendre mon temps, découvrir des endroits inconnus… Sur le chemin, on marche, alors on visite mais d’une manière un peu spéciale. » Il ajoute. « Je suis allé voir la Tour Eiffel. Il y avait trop de monde, on pouvait même pas respirer, j’aime pas ça. »

DSCF8699Derrière lui, plusieurs pèlerins font la queue pour utiliser les précieuses machines à laver, il finit par s’asseoir juste devant l’étendoir. Toujours en remettant ses cheveux vers l’arrière.  » Oui, je suis catholique. Parfois, sur la route, je vais à la messe, à des cérémonies et j’aime bien ça. Je fais le Camino pour les deux : le tourisme et la religion. »

Quand je lui raconte que nombreux Coréens font porter leur sac, il ne s’étonne pas. « Moi, je porte le mien. Depuis le début. Bon, il est de plus en plus léger. Je suis parti avec onze kilos, et j’en suis à six. J’ai tout mangé ! Je voulais me faire de la nourriture coréenne sur la route, alors j’ai pris du riz coréen, de la sauce coréenne, des nouilles coréennes… mais maintenant c’est fini. Je passe à la nourriture espagnole… C’est bon aussi ! » Il faut qu’il s’habitue à l’européen parce qu’après Saint-Jacques et Finisterra, il file visiter l’Irlande et l’Angleterre.

Derrière lui, deux autres Coréens suivent mon interview. Ils attendent que Seung remonte faire à manger. « La route est particulière depuis la Hongrie… J’ai vu plus de personnes entre Le Puy et maintenant, qu’entre Budapest et Genève. Parfois, je marchais seul. » Quand tout était fermé, il frappait aux portes des maisons ou des presbytères. « Et ça a marché ! C’est étrange de dormir dans une église… Au final, j’ai beaucoup prié je crois. »

viva-santiago1A la question de cette présence massive de Coréens sur le Camino, Seung hausse les épaules. « La seule chose dont j’ai entendu parler, c’est une bande-dessinée coréenne. On me l’a dit quand je marchais, quand j’ai trouvé mon premier compatriote en Espagne. Je ne me souviens pas du nom du dessinateur mais le titre c’est ‘Viva Santiago’. » Pour lui, cette affluence est un mimétisme. « C’est un cercle je crois. Les gens viennent ici, ils font le Chemin, ils rentrent et font des guides de voyage, du coup ça donne envie de partir aux autres. »

La machine se termine, il doit étendre son linge. « Après, je veux faire un tour en ville. » Je l’imagine déjà dans la cathédrale. » Je cherche un coiffeur. Je n’en peux plus de mes cheveux longs. Tu crois que ça coûte cher ? «  Demain, Seung sera un nouvel homme pour reprendre sa route.

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Michelle, 60 ans, de Biarritz « On n’est jamais seule sur le chemin »

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Elle a fière allure ma pèlerine du jour. Son haut de survèt’ est assorti à son sac, aux passants de ses lacets de chaussures et aux dessins sur ses bâtons. Même son mousqueton à la ceinture est bleu turquoise. C’est presque à faire pâlir le ciel de Logroño en ce joli jour de mai. Michelle discute avec deux autres marcheuses, tout en observant les informations au point de renseignement de la ville.

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Elle s’installe en face de moi et commence à me parler avec son bel accent chantant du pays basque français. « Je suis ici en voisine, j’habite Biarritz. Je suis partie de Saint-Jean-Pied-de-Port il y a une semaine, et franchement je ne suis pas fatiguée, je n’ai pas mal aux pieds, tout va bien. »

Michelle répond à mes questions d’une voix étonnement sereine. Elle sourit en regardant ses deux comparses. « Je suis partie toute seule, mais j’ai rencontré plein de monde sur la route. Là je marche avec deux personnes qui habitent tout près de chez moi. Ce sont même les voisines d’une de mes amies. « 

Elle vient de fixer avec elles les modalités de leur départ. « Elles s’en vont ce soir mais j’ai déjà repéré un autre couple du Sud Ouest avec qui marcher. Je me suis liée d’amitié avec eux hier à l’apéro. Ils m’ont indiqué une super auberge, et on a prévu de se retrouver. » Elle réfléchit un instant. « En fait, on n’est jamais seule sur le chemin. » Je ne sais pas si elle dit cette phrase comme un point positif de sa route.

Elle finit par poser son sac qu’elle avait gardé sur ses épaules. Michèle m’avoue que les températures de ce début de mois de mai sont parfois suffocantes. « Je fais le chemin à cette période parce qu’en juillet/août, il fait vraiment très chaud. C’est déjà un peu dur en ce moment, alors qu’est-ce que ça serait en été ! «  J’ai envie de lui proposer un verre d’eau. « Attention, je ne crains pas vraiment la chaleur, j’ai même réussi à prendre froid ! Là, j’ai le nez qui coule, c’est pour ça que j’essaye de bien transpirer et ça va partir comme ça. »DSCF7872

Cette femme me surprend parce que j’ai du mal à lui donner un âge. Elle me raconte qu’elle fait un peu de rando, qu’elle est sportive, mais surtout, très résistante. Je ne comprends pas comment elle a pu attraper un rhume. « En fait, il a vraiment fait très très chaud hier, et quand on passait à l’ombre, certains voulaient s’arrêter pour se reposer. Le problème, c’est que changements de température et courants d’air, ça ne donne rien de bon… »

Elle semble bien connaître le corps humain, et je ne suis pas étonnée quand elle me raconte qu’elle est pharmacienne. « J’ai choisi de faire Saint-Jacques le jour de la retraite. J’ai mis la clef sous la porte, vendu ma pharmacie, et je suis partie. Je ferme un livre et j’en ouvre un autre. »

Je lui demande si c’est son premier pèlerinage. Elle me regarde mi-sérieuse, mi-moqueuse. « Bah oui ! C’est la première fois que je pars à la retraite ! «  Elle se reprend. « Vous savez je ne fais pas ça pour l’aspect religieux. Ce que je cherche c’est du spirituel. Je ne vais pas à la messe, je visite les églises comme des monuments historiques. Et c’est tout. »

A-t-elle avancé dans son cheminement intérieur ? Pas sûr. « Je ne sais pas si le livre s’ouvre bien, parce que j’ai pas assez de temps pour penser. On n’est pas assez souvent seul sur la route. On arrive le soir vers 16h. Il y a la lessive, la douche, l’apéro, et après faut vite manger, pour vite se coucher à 22h. Et quand on marche, il y a toujours quelqu’un pour vous parler. »

Elle auto-analyse ce qu’elle vient de dire. « Peut-être que j’ai peur de la solitude en fait. Évidemment, je trouve ça bien de se lier, de faire des rencontres. Mais est-ce que c’est ce que je cherchais vraiment en venant ici ? »DSCF7870

Quelques jours avant, la belle sexagénaire est passée sans s’arrêter à Pampelune. « Je connais par cœur. En revanche, je me suis arrêtée à Cisur Menor. C’était superbe. Dans les villages comme ça, les gens sont tellement gentils. Hier, on a dormi dans une auberge qui ne payait pas de mine, mais on était tellement bien… C’était un peu vieillot et pourtant il y avait de l’eau bien chaude, une grande douche… » Je comprends que c’est ça aussi le chemin. Des petites satisfactions matérielles, évidentes au quotidien, mais tellement réjouissantes quand elles deviennent plus rares.

Ses camarades de route s’impatientent, il est temps de repartir. « On a faim », s’excuse-t-elle. « On se lève à 6h le matin quand même ! D’ailleurs, ça, ce n’est pas mon fort. Mais bon, les copines me réveillent ! On part tranquillement à 7h après avoir pris le petit-déjeuné. S’il n’y a rien, on mange en route après une heure, une heure et demie de marche. On rentre dans un bar, et on commande. Tranquillement. » Elle me sourit à nouveau. « On vit bien quoi. »

Quand elle repart sur le pont j’aperçois une fleur séchée sur son sac. Les deux autres françaises rigolent en me voyant la photographier. « C’est son côté romantique à Michelle. Elle l’accroche à la pause, et elle la laisse jusqu’à ce qu’elle tombe. » Belle image de la spiritualité non ?

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Claudine, 67 ans, de Plescop. Bénévole au Point d’Accueil des pèlerins à l’entrée de Logrono « Je ne peux pas me permettre de faire le chemin, alors je le fais d’une autre façon »

DSCF8091 Première entorse à mon objectif de n’interviewer que des pèlerins. Claudine n’est pas une pèlerine. Mais c’est peut-être la personne qui les connaît le mieux. Et puis, cette bretonne aime bien parler. Et puis surtout, elle mérite largement une petite page par rapport à ce qu’elle fait pour eux. DSCF8075J’attends patiemment qu’elle ait fini de renseigner chaque personne qui entre dans la petite bâtisse devant le pont de pierre. Et je lui demande ce qu’elle fait là. « Je réponds à toutes sortes de questions » me dit-elle calmement. « Autant sur l’hébergement, que sur comment faire pour aller à la prochaine étape, Navarrete, ou Nájera, ou prendre le bus… Parfois c’est la fin de la semaine de marche pour les Espagnols, ils repartent chez eux d’ici. » DSCF8069 Certains arrivent aussi bien amochés, et Claudine leur indique alors des numéros de taxis, ou une société pour faire transporter leurs sacs. Il faut être réactif ! Mais attention, le bureau n’est pas connecté à un réseau qui lui permet de « tout » savoir en temps réel. « Par exemple, pour les auberges, on ne peut pas leur dire exactement où il reste encore de la place. » C’est la deuxième année que Claudine vient filer un coup de main. Elle a fait ses petites statistiques… « Pour moi, ce sont plutôt les étrangers qui réservent les hôtels : des Anglais, des Allemands, des Australiens… Les Espagnols et Français, moins. Certains passent sans s’arrêter au point d’informations, ils ont déjà tout planifié. Par exemple les Coréens, qui font porter leurs sacs. Au moins 20%. Les Espagnols marchent par petits tronçons, en un week-end, quand il y a un pont par exemple. Seuls 30% ou 40% des pèlerins qui viennent ici iront jusqu’à Saint-Jacques… » Comme la plupart des hospitaliers (NDLR : les personnes dans les auberges), Claudine fait partie d’une Association des amis des chemins de Saint Jacques de Compostelle. « Normalement, j’aurai pas dû être là mais on manque de bonnes âmes pour assurer cette quinzaine. Et j’aime bien cet endroit. On est au ‘fielato’, l’ancien octroi de la ville, là où avant, on payait des taxes pour passer sur le pont. Normalement, à l’Association, on rend service en accueillant dans les hébergements. Un point d’information, c’est plus rare. » Elle me fait un grand sourire. « Je suis très heureuse de faire ça, je suis comme un poisson dans l’eau. » DSCF8066A nouveau, nous sommes interrompues. Claudine sort une carte de la ville et commence à expliquer en espagnol. «C’est une langue que j’apprécie beaucoup, j’ai des amis en Galice, et puis j’aime le relationnel. Comme j’ai du temps, je me mets à la disposition des autres. C’est vraiment du plaisir de rendre service, de leur apporter ce qu’ils cherchent. » Quand elle donne une information, elle le fait avec précision. Surtout avec une voix très calme. Très posée. Très sûre d’elle. On sent qu’elle a un peu d’expérience. « J’étais professeur. Mais pas d’espagnol ! En partie scientifique. Ensuite, je suis devenue maire adjoint dans ma commune et j’ai terminé en 2011, après 10 ans de mandat. Et maintenant, j’ai décidé de faire des choses pour moi. Je vais aux cours d’espagnol, je fais de la randonnée, et je me mets à disposition pour pouvoir venir ici. » Son seul regret, ne pas être passée de l’autre côté du bureau. « Je n’ai jamais fait le pèlerinage en entier, sauf quand j’ai suivi mon mari en vélo. Je faisais la voiture-balai… Et c’est déjà pas mal je peux vous dire !
 Grâce à la randonnée, j’ai validé certaines parties; mais  j’ai des problèmes de sciatique. Je ne peux pas me permettre de faire vraiment le chemin, alors je le fais d’une autre façon ! » Parfois, un peu en se cachant, elle laisse échapper un petit bâillement. DSCF8077« Je suis quand même fatiguée ! J’arrive à 9h et on ferme à 14h. Je vais déjeuner, et après je rentre chez moi : à l’auberge. C’est là que nous sommes logés. Comme je parle espagnol, j’aime bien aider les hospitaliers à comprendre ce que veulent les pèlerins. Je leur donne un petit coup de main, jusqu’à la fermeture à 22h. » Dans sa main, elle sert bien fort son tampon de credential. « C’est le plus émouvant pour moi, mettre la marque du passage. Je pense que c’est un symbole très fort. Surtout que celle d’ici est une concha, une coquille. Elle est belle hein ? »DSCF8085 Une pèlerine arrive son i-phone à la main. Visiblement, elle n’a plus de batterie et doit appeler. Elle s’en inquiète auprès de mon interlocutrice. Super-Claudine a une solution à tout, elle lui sort son chargeur d’I-pad et lui indique une prise. Je la regarde étonnée. « Tiens je vais en profiter pour prendre votre adresse pour pouvoir aller voir votre blog» me dit-elle. Quand je vous dit qu’elle gère la Madame.